Quel rapport entre Alice au pays des merveilles, Kafka et Vélibor Colic ? Un rapport à la migration comme nous ne l’entendons peut-être pas habituellement. Corina Ciocârlie, invitée à la médiathèque André Malraux le 29 avril dernier, a déployé avec habileté un parcours littéraire nourri de nombreuses références, nous invitant à manipuler dans tous les sens et de façon parfois surprenante les notions liées aux mouvements humains.
Le migrant – un participe présent, flottant – est-il un »homme sans qualité », se définissant par ce qu’il n’est pas, depuis toujours, tel le »Nemo » d’Ulysse ? Un réfugié – un participe passé, mission réalisée ? – nous amène à Alice, une réfugiée avant le lettre tombée dans un faux »pays des merveilles » dont elle ignore les codes. Un exilé ne l’est pas de la vie, lui qui doit sans cesse légitimer son existence, avec cette langue maternelle dont on ne saura jamais se débarrasser entièrement. On retrouve parfaitement le ton, l’érudition et les cheminements de pensée de Corina Ciocârlie dans Mots de passe – Homo migrans: traversées et clichés en tout genre sur lequel s’appuyait ce panorama littéraire. Vivement conseillé !
Corina Ciocârlie, roumaine installée au Luxembourg, est journaliste et essayiste, elle enseigne la littérature comparée à l’Université de Luxembourg, ainsi que la théorie et la pratique de l’édition à l’Université de Bucarest. Son domaine de prédilection est la géographie littéraire ; la traversée des frontières, sa spécialité. Européenne convaincue, elle a publié d’autres essais comme Europe zigzag, petit atlas des lieux romanesques.
En photo ci-dessus, Corina Ciocârlie entourée de Maité Schenten (Œuvre nationale de secours Grande Duchesse Charlotte) et Roberta Spoto (Représentation permanente du Luxembourg).
4ème de couverture :
Pourquoi partir, vers où aller ? De quoi rêve-t-on, au juste, lorsqu’on embarque pour le Nouveau Monde, comme Le Disparu de Kafka ou les Émigrants de W. G. Sebald ? D’abondance ou de liberté ? Veut-on atteindre un rivage exotique, comme Christophe Colomb, ou bien espère-t-on gommer un forfait originaire, comme Karl Rossmann, que ses pauvres parents ont expédié à New York parce qu’une bonne l’avait séduit ? Lorsqu’on décide de larguer les amarres, les émotions contradictoires suscitées par la traversée, livrée aux caprices du destin, se doublent d’une inquiétude concernant la destination, placée sous le double signe de l’hostilité et de l’hospitalité. Ces Mots de passe accompagnent Homo migrans et ses avatars romanesques dans leurs (més)aventures qui, après la dérive, devraient leur permettre d’arriver à bon port. Ouvrage richement illustré, Mots de passe reprend la thématique des rencontres proposées par le cercle Cité et l’Œuvre Nationale de Secours Grande-Duchesse Charlotte entre mars 2020 et décembre 2021, dans le cadre d’un Cercle de lectures animé par Corina Ciocârlie. Dix conférences suivies de débats – recoupant lignes de fuite et points de chute, appréhensions et préjugés face à la découverte de l’altérité – ont été consacrées aux migrants et à l’accueil qui leur est fait, au Luxembourg comme ailleurs. Ce livre en est la trace, née du désir de capter noir sur blanc un monde en noir et blanc, d’esquisser au fil des pages un ancrage durable pour tout ce qui, par définition, passe, bouge, dérive, fait naufrage et tombe dans l’oubli.
Pour clore ce semestre de Présidence luxembourgeoise, d’autres pistes de lectures avec notre sélection Mateneen/ensemble au Luxembourg.


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